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[PDF] La réalité russe à travers la métaphorisation des discours médiatiquesVladimir Beliakov, Dijon (Vladimir.Beliakov@u-bourgogne.fr) AbstractIn this article, we are interested in the image of Russian reality such as it appears through the metaphors used by the Russian media. The main objective of our work consists in listing and analyzing the metaphorical expressions which reflect the specificities of twenty-first-century Russia and highlight in a coherent way the conceptualization of reality by a Russian-speaking community. Our study reveals some tendencies related to the use of the metaphors in the Russian media. The quantitative analysis of the corpus revealed the prevalence of the metaphors concerned in relation with certain referential categories. As for the qualitative analysis, it enabled us to bring some typical conceptual metaphors to the fore and to clarify the axiological character of metaphors. In diesem Beitrag thematisieren wir das Bild
der russischen Wirklichkeit, wie es sich in den von russischen Medien
verwendeten Metaphern spiegelt. Das Hauptziel der Studie besteht darin,
diejenigen metaphorischen Ausdrücke aufzulisten und zu analysieren, welche die
Spezifik des zeitgenössischen Russlands wiedergeben und in kohärenter Weise
die Konzeptualisierung der Wirklichkeit durch die russischsprachige Gemeinschaft
beleuchten. Unsere Studie legt einige Tendenzen des Metapherngebrauchs in den
russischen Medien offen. Die quantitative Korpusanalyse zeigt die Dominanz
bestimmter referentieller Kategorien in der Metaphernkonstitution. Die
qualitative Analyse wiederum ermöglicht es, typische konzeptuelle Metaphern
herauszustellen und den axiologischen Charakter von Metaphern zu erhellen. 1. Avant-proposLa mise en lumière des fondements cognitifs dans l’analyse des processus sémiotiques ancrés dans la perception du monde, la conception et l’évaluation de l’expérience individuelle et sociale de l’homme permet de relever un certain nombre de dominantes conceptuelles porteuses des spécificités distinctives de la communauté linguistique concernée, aussi bien dans la rétrospective de leur formation que dans leur état actuel. Dans le présent article, nous nous intéressons à l’image de la réalité russe telle qu’elle apparaît à travers la métaphorisation des discours médiatiques. L’objectif de notre travail consiste à répertorier et à analyser les expressions métaphoriques qui reflètent les spécificités de la Russie du XXIème siècle et permettent de caractériser de façon cohérente la conceptualisation du monde par une communauté linguistique concernée. Une analyse préalable nous a permis de constater que les médias russes d’aujourd’hui ont fréquemment recours aux métaphores qui renvoient à l’expérience commune, aux images les plus fortes, les plus évidentes résultant de nos interactions avec l’environnement physique et socioculturel, aux contextes historiques ancrés dans la mémoire collective, à la présentation des faits par référence aux phénomènes déjà vus et vécus et d’émettre l’hypothèse qu’à travers les médias qui représentent le champ discursif étroitement lié à l’actualité, les métaphores reflètent les spécificités de l’environnement socioculturel de la Russie actuelle, contribuent à la réinterprétation du contenu notionnel des référents dénotés dans le cadre du processus intense de leur évaluation dépréciative et marque ainsi l’introduction des signes langagiers rattachés à des représentations mentales dans le système conceptuel propre à la communauté linguistique russe. Notre étude est construite de la façon suivante. En guise d’introduction, nous nous contenterons de donner quelques indications succinctes sur les points théoriques concernant le rôle des images dans les actes de communication. Les termes employés ne seront pas étudiés en soi et leur présentation sera réduite au minimum, non pour des raisons théoriques, mais afin de ne pas alourdir nos propos. Puis, nous poursuivrons par la description relative à la constitution du corpus et à la méthode d’analyse et, ensuite, nous examinerons les modèles métaphoriques que nous avons relevés et classés selon les domaines sources et les sous-catégories référentielles avant d’esquisser une conclusion. 2. Cadre théoriqueLa difficulté à communiquer, à diffuser et à faire comprendre est caractéristique à tout type de discours. Afin de le vulgariser, de le rendre plus accessible, de faire partager sa propre compréhension du monde et de favoriser le mécanisme de la transmission des connaissances on fait appel aux emplois imagés. Ceux-ci consistent à saisir des idées non clairement définies dans notre expérience au moyen et à l’aide d’autres idées plus concrètes que nous comprenons en termes plus précis, selon le principe d’analogie (Lakoff 1985 : 125). Autrement dit, l’énonciateur qui fait appel à une image choisit un référent concret pour établir une relation de similitude avec une notion abstraite. Ce mode d’actualisation visant la construction et la structuration de notre système conceptuel (Lakoff 1985 : 117) permet d’élaborer les concepts de manière détaillée et de les rendre plus facilement compréhensibles. L’étude de l’image du point de vue cognitif fait intervenir la notion du système primaire et secondaire (Black 1962) ou du domaine cible et domaine source (Lakoff 1985). L’interaction entre les deux systèmes amène à l’emprunt d’un mot ou d’une expression appartenant au domaine source, le comparant, dans la définition d’un terme du domaine cible, le comparé. Or, l’interprétation des concepts par image relève de notre expérience, de nos interactions avec l’environnement physique et socioculturel, ainsi qu’avec d’autres individus de notre communauté, décrits au moyen du langage commun (Lakoff 1985 : 118). Il apparaît donc que la métaphore est un outil à vocation cognitive doté d’une fonction explicative qui sert à percevoir et faire comprendre l’univers référentiel (Détrie 2001). Dans notre étude, nous interprétons le terme de métaphore au sens large et analysons plus particulièrement deux types d’image : la métaphore et la comparaison dont la différence réside dans le niveau d’abstraction. Si la comparaison établit un parallèle entre un comparé et un comparant par le biais d’un connecteur ou d’un comparatif afin d’évaluer leurs ressemblances ou leurs différences, la métaphore, figure fondée sur un rapport d’analogie par laquelle un mot ou une expression est dévié de son propre sens (Kleiber 1994 : 187) est caractérisée par l’absence de connecteur ou d’autre outil de comparaison. Elle représente un degré d’abstraction plus important que la comparaison et peut se substituer au comparé qui devient implicite et qui est déduit du comparant. Par exemple : a. La comparaison (1) Мы остаемся советским народом, который рассматривает государство как большой собес, а президента как «доброго дядю» (N° 40, 2005) [Nous restons un peuple soviétique qui considère l’état comme une assistante sociale et le président comme un brave oncle.] (2) Русские олигархи на отдыхе напоминают медведей с татуировками времен Советской армии, а их жены – принаряженные рождественские елки. (N°35, 2005) [Les oligarques russes en vacances ressemblent à des ours avec des tatouages de l’époque de l’armée soviétique et leurs femmes sont décorées comme des sapins de Noël.] b. La métaphore directe dont le comparé est implicite (3) Победа бесов в 1917. (N°44, 2005) [La victoire des démons en 1917]. c. La métaphore annoncée dont le comparé et le comparant sont explicites : (4) Бесы, поражающие российскую власть - коррупция, некомпетентность, смычка с олигархической верушкой (…) (N° 44, 2005) [Les démons qui atteignent le pouvoir en Russie sont la corruption, l’incompétence, l’alliance avec les oligarques]. 3. Constitution du corpus et méthode d’analyseDans l’ensemble divers des textes qui ont été soumis à ce travail, nous avons sélectionné, pour illustrer nos propos, des énoncés tirés des articles de presse à caractère polémique traitant la problématique sociopolitique publiés dans l’hebdomadaire russe « Argumenty i Fakty » [Les Arguments et Les Faits] entre 2002 et 2005. A des fins de cohérence ont été exclus du corpus : les annonces, les publicités, les textes traduits et écrits par des journalistes non russophones. En premier lieu, nous avons procédé à un dépouillement systématique du corpus sélectionné afin de recenser les images. Notons que nous n’avons pas délibérément écarté certains clichés répertoriées dans des dictionnaires[1] car nous considérons qu'une métaphore lexicalisée, faisant partie de la polysémie d'un mot, n'est jamais entièrement «morte». Premièrement, son interprétation tient à la différence de compétence linguistique des usagers : une métaphore morte pour l'un pourrait bien être une métaphore vivante pour quelqu'un d'autre. Et deuxièmement, un sens métaphorique éteint peut être ranimé discursivement (Landheer 2001 : 3). Ensuite, les métaphores recueillies ont été classées au sein de trois domaines sources « L’homme et la nature », « L’homme et la société », « Les outils et les résultats de l’activité humaine » selon plusieurs sous-catégories référentielles. Les résultats de ce classement sont présentés dans le tableau ci-dessous. 4. Métaphores conceptuellesL’analyse quantitative que nous avons effectuée est révélatrice des tendances propres aux discours médiatiques russes. Elle nous permet de montrer l’importance de certains champs métaphoriques par rapport aux autres, de mettre en évidence la représentation du monde dans la communauté linguistique concernée[2] et de répondre à la question : A quoi ressemble l’image de la réalité véhiculée par la presse ? Comme nous pouvons le constater d’après le
tableau, le total général laisse apparaître une prédominance des référents
relevant de la catégorie « l’Homme
et la nature » dont les métaphores anthropomorphiques qui
attribuent aux phénomènes sociopolitiques des propriétés, des réactions et
des comportements humains représentent presque un tiers de notre corpus. Sa
structuration détaillée et facilement compréhensible fait de ce champ
métaphorique une source privilégiée exploitée par les médias russes dans
leur conceptualisation de la réalité. L’analyse qualitative du corpus nous
permet de dégager quelques conceptions typiques qui relèvent de ce domaine. · La Russie est le corps humain. Cette métaphore conceptuelle sert d’argument en faveur de l’identité nationale et engendre les analogies qui établissent une relation de similitude entre les différents groupes sociaux, les entités sociopolitiques ou leurs actions et les membres et les organes du corps, ainsi que leur fonctionnement. Par exemple : - la classe dirigeante : la tête, - les médias : la langue/la voix, - le centre du pays, d’une région, d’une institution… : le cœur, - la démonstration de force (du pouvoir, d’un parti, d’un groupe social…) : les muscles, - l’acquisition, la privatisation d’une entreprise, d’une branche économique… : la digestion, - les droits/libertés démocratiques : la respiration, - le système nerveux : les problèmes politiques, sociaux, économiques, etc. · La société russe est l’organisme malade. A travers cette métaphore, les medias dispensent la société de toute la responsabilité (un malade grave n’est pas responsable de ce qui lui arrive ou de ce qu’il fait), sollicitent en même temps une compassion du lecteur pour le pays[3], extériorisent le sentiment d’anxiété, d’inquiétude, parfois d’impuissance, véhiculent la nécessité des changements. La métaphore convoque des catégories référentielles apparentées. Ainsi, les personnages politiques, les partis, les mouvements ou toute autre entité concernée par l’état de la société sont associés aux médecins, infirmiers, anesthésistes, guérisseurs, etc. ; tandis que les moyens et les méthodes qu’ils utilisent : des réformes, des élections, des projets des lois, des investissements …, sont comparés aux divers traitements, médicaments ou instruments médicaux. · La métaphore conceptuelle le pays est la famille construite sur la trace mémorielle préalable fondée sur la tradition patriarcale du peuple russe est une réminiscence du passé lointain[4]. En présentant les rapports entre l’état et la société, entre le pouvoir central et les différentes régions de la Russie, entre les différents acteurs de la vie politique, économique et sociale par similitude aux liens familiaux les médias évoquent l’application dans leurs relations du droit d’ainesse : le respect des plus âgés par les plus jeunes, la légitimité du chef d’infliger une punition, etc., ainsi que toutes sortes de conflits, d’incompréhension, de vexations qui peuvent surgir dans la même famille i.e. le même pays. · La réalité russe est le monde animal/végétal sauvage. La récurrence de cette métaphore est fonction de la tradition russe d’associer la vie sociale à la nature. Depuis des siècles, les métaphores qui renvoyaient aux animaux ont été utilisées pour caractériser ou injurier les hommes. Aujourd’hui, les métaphores qui évoquent les traits saillants des animaux à connotation négative tels que la cruauté, l’agressivité, la soumission, etc., ou les spécificités liées à leur existence comme, par exemple, l’organisation hiérarchique d’un troupeau/d’une meute, l’objectif de survie, la vie en captivité et bien d’autres, enracinées dans la mémoire collective, sont convoquées pour établir une parallèle entre la vie réelle et le monde sauvage et pour disqualifier, ainsi, une cible. Quant à la flore, sont régulièrement exploitées les analogies avec les parties des plantes : les racines, les branches, les fruits, les feuilles, etc., qui servent à illustrer les rapports de causalité et de conséquence. Au sein de la seconde catégorie référentielle «l’Homme et la société », moins récurrente mais aussi évocatrice, nous avons repéré les métaphores conceptuelles suivantes. · La métaphore la réalité russe est la guerre démontre la vie politique, économique et sociale comme un conflit permanent entre tous les protagonistes : entre les partis politiques, entre les entreprises, entre le pouvoir central et le pouvoir régional, entre l’administration et les citoyens, etc. La métaphore militaire dont l’usage fréquent est déterminé par l’histoire moderne du pays : les guerres du XX siècle, la chute de l’URSS qui a provoqué des conflits régionaux, la guerre en Afghanistan et en Tchétchénie, les putschs de 1991 et 1993, impose la confrontation comme solution des problèmes. · Les métaphores le pouvoir est la cour des tsars/des princes apanagés et le peuple est les serfs/les esclaves fondées sur les références historiques mettent en lumière les traits les plus indéniablement saillants du pouvoir en place par une image fortement expressive et facilement compréhensible, permettent de saisir son trait dominant : le caractère autocratique propre au pouvoir de la Russie médiévale et font des autorités d’aujourd’hui l’emblème de l’autoritarisme. ·
La
politique est le théâtre. Cette analogie est
devenue essentielle dans les médias russes pendant la période post
soviétique. L’absence de sincérité et d’indépendance, la fausseté et l’hypocrisie
des hommes et des partis politiques, l’inefficacité de leurs actions ont
déterminé le contenu conceptuel de la métaphore. Notons aussi parmi les
facteurs qui favorisent sa récurrence la structuration détaillée et
facilement compréhensible du domaine source, l’intérêt du public pour toute
sorte de spectacle, ainsi que la démocratisation de la société dont la vie
communautaire était strictement réglementée à l’époque de l’URSS. ·
L’activité
politique/économique/sociale est une compétition/un jeu. Les traits saillants des concepts de jeu et de compétition tels
que : divertissement, activité réglementée ayant un objectif précis,
forme d’apprentissage, jeu de rôles, caractère imprévisible quant au
déroulement et au résultat, etc., contribuent à la mise en œuvre de cette métaphore.
Associée à la vie politique, économique ou sociale, la métaphore du jeu/de
la compétition véhicule une valeur dépréciative tout de même moins forte
que celle de la métaphore militaire. Comparons : - les hommes politiques : les joueurs/un jeu de cartes, -
la campagne électorale : le match,
-
les élections perdues : le knock-out, -
certains partis politiques : la deuxième ligue, -
les rumeurs : le coup porté au-dessous de la ceinture ... ·
L’état
est le mécanisme. La métaphore du mécanisme
sert à dévoiler le caractère impitoyable de l’état, son indifférence
vis-à-vis de l’individu, à mettre en évidence les différentes fonctions de
l’administration, à évoquer les disfonctionnements éventuels au sein de l’appareil
de l’état et de ses composants. ·
La Russie
est la maison. Le concept de maison à travers son
potentiel émotionnel qui renvoie au foyer familial, à la famille, aux
amis, aux souvenirs d’enfance, etc., joue un rôle important dans l’expansion
métaphorique. A part sa fonction affective, la métaphore de la maison
permet également de mettre en lumière le rôle des différentes entités
étatiques et sociales et d’évoquer l’évolution du pays. Par exemple :
- les paysans : le fondement, -
les frontières : les portes, -
les autorités régionales : les structures en béton armé, -
les ministères : la charpente, -
les réformes : le chantier/les travaux/la reconstruction, -
l’ancien régime : la maison en ruine, -
les auteurs des projets : les architectes, -
les réalisateurs des projets : les chefs des travaux, etc. Examinons à présent quelques exemples concrets que nous avons relevés
dans les discours médiatiques russes. 5. Domaine source « L’homme et la nature »5.1 Anthropomorphisme5.1.1 Physiologie
Les métaphores qui renvoient à la physiologie de l’organisme humain mettent en lumière les traits les plus incontestablement saillants des entités sociopolitiques de la Russie d’aujourd’hui. Par exemple, dans la phrase (5) l’énonciateur établit un rapport d’analogie entre l’argent et le système sanguin et manifeste, ainsi, la particularité du monde des affaires russe : les règlements de comptes sanglants. Cette interprétation est soutenue par l’emploi du verbe ‘отбивать’ [défendre, repousser une attaque, une offensive] qui relève du domaine source Guerre. (5) Соратники по денежному кровообращению научились легко отбивать своих. (N°14, 2004) [Les manipulateurs de la circulation monétaire (littéralement : les associés de la circulation sanguine monétaire) ont appris à défendre facilement les leurs.] En associant la privatisation à la digestion
(6), le locuteur vise à faire comprendre que la classe dirigeante profite de ce
processus pour s’approprier l’économie nationale. (6) Белоруссия стоит на пороге приватизации. Белорусская элита не хочет допускать Россию к «пищеварительному процессу», «все хочет переварить сама». (N°26, 2003) [La Biélorussie est à un pas de la privatisation. L’élite biélorusse ne veut pas laisser participer la Russie au « processus de digestion », elle veut tout « digérer » elle-même.] Dans un autre exemple particulièrement parlant (7), une des administrations russes est comparée à un homme privé de ses organes génitaux. Cette image est d’autant plus éloquente que l’énonciateur évoque la possession de ceux-ci chez le dirigeant de la politique extérieure de l’état étranger, une femme en l’occurrence, et souligne, ainsi, de façon fortement expressive l’impuissance du Ministère des Affaires Etrangères russe sur la scène internationale et, surtout, face aux Etats-Unis : (7) Хорошо бы, чтобы и у нашего МИДа появились «яйца Кондолизы Райс». (N°39, 2005) [Ce serait une bonne chose, si notre Ministère des affaires étrangères avait les «roustons » de Condoleezza Rice.] A travers des images, le locuteur porte souvent un jugement de valeur défavorable sur les phénomènes de la vie réelle et transmet ainsi des modalités appréciatives. Par exemple, l’arriération de la partie asiatique de la Russie est révélée par une métaphore physiologique des fesses dont la valeur péjorative est cautionnée par le composant connotatif du nom ‘задница’ [fesses]. (8) Наша азиатская задница так и завязнет в деспотическом Востоке. (N°40, 2005) [Notre arrière train asiatique restera embourbé dans l’Orient despotique.] De même, l’emploi, dans ce genre de construction, des substantifs à connotation péjorative tels que ‘рыло’ [gueule], ‘брюхо’ [bedaine], etc., ainsi que des verbes intrinsèquement dépréciatifs de type ‘жиреть’ [s’engraisser], ‘хиреть’ [s’étioler, dépérir] etc., implique une attitude dévalorisante vis-à-vis de l’objet de l’appréciation. Par exemple : (9) То ли у нас социализм с капиталистическим рылом, то ли капитализм с социалистическим брюхом. (N°29, 2004) [Nous avons quelque chose qui tient soit d’un socialisme à gueule capitaliste soit d’un capitalisme à bedaine socialiste.] (10) Номенклатура жиреет на фоне нищеты большинства населения (N°14, 2004) [La nomenklatura engraisse sur fond de misère de la majorité de la population.] 5.1.2 AlimentationDans cette sous-catégorie, nous avons regroupé les références aux denrées alimentaires. Ainsi, l’hétérogénéité de l’entourage du Président Poutine est reflétée par l’image de la salade dans l’interprétation russe du terme : un mélange de différents ingrédients (11). Cet emploi à effet ironique permet à l’énonciateur d’échapper aux normes de cohérence que toute argumentation impose et de ridiculiser le référent dénoté. (11) Путинская команда похожа на либерально-консервативный салат. (N°1, 2005) [L’équipe de Poutine ressemble à une macédoine libéralo-conservatrice.] La métaphore conventionnelle du gâteau est employée pour révéler les prérogatives exceptionnelles de la classe dirigeante (12) dévoile, dans un autre contexte (13), la corruption comme étant à l’origine de ces privilèges et reflète, ainsi, le trait indéniablement saillant du pouvoir en place. (12) Номенклатурные должности получались от власти. С уходом с должности сладкий пирог исчезал. (N°14, 2004) [Les postes dans la nomenklatura étaient attribués par le pouvoir. Quand on quittait son poste, on perdait sa part de gâteau.] (13) Чтобы ухватить свою долю коррупционного пирога нужно еще годик-другой продержаться на элитной палубе. (N°31, 2005) [Pour saisir sa part de gâteau dans les affaires de corruption, il faut encore rester embarqué un an ou deux sur le pont de l’élite.] La métaphore alimentaire est aussi utilisée pour évaluer la situation du pays dans le contexte international. Par exemple, le rapport d’analogie entre la Russie et une gourmandise sur une soucoupe (14), illustre la faiblesse du pays face à l’Europe et vise à faire comprendre l’intention de celle-ci d’imposer ses propres intérêts. (14) Россия на евроблюдечке. Не слишком ли легко Россия сдала свои позиции ? Европа ведет себя из ряда вон. (N°9, 2003) [La Russie est sur la soucoupe européenne. La Russie n’aurait-elle pas abandonné ses positions trop facilement ? L’Europe se comporte mal.] Dans (15), l’énonciateur fait appel à l’image
du plat lourd, difficile à digérer, afin d’évoquer la difficulté de l’intégration
de la Russie dans l’Europe liée à ses dimensions. (15) Есть пределы и для расширения Европейского Союза. Россию они никогда не переварят – нужен очень большой желудок. (N°9, 2003) [Il existe aussi des limites à l’élargissement de l’Europe. Ils ne pourront jamais digérer la Russie. Il faut, pour cela, avoir un très gros estomac.] Les métaphores alimentaires sont régulièrement utilisées pour dévaloriser des phénomènes de la vie réelle. Ainsi, à travers la métaphore « Tchoukotka est la garniture/l’accompagnement d’un plat » (16), le locuteur vise à disqualifier le pouvoir qui a cédé un grand territoire de l’Extrême Orient russe à l’un des nouveaux riches et évoque l’importance de sa fortune. L’image du héros national, à priori valorisante, associée à cet oligarque régulièrement honoré par la presse pour sa contribution au développement de la région de Tchoukotka dont il est gouverneur, se trouve investie ici d’une connotation moqueuse grâce au contraste de l’attitude des autorités vis-à-vis de lui et du peuple. Or, il est manifeste que l’énonciateur cherche à caricaturer une opinion commune dans le but de la révoquer indirectement. (16) Народному герою Роману Абрамовичу – 13 миллирдов с Чукоткой на гарнир, а народу новые тарифы. (N°46, 2005) [On a offert 13 milliards et la Tchoukotka « en garniture » à Roman Abramovič, héros national, et le peuple, lui, a eu une augmentation des tarifs.] Pour exprimer de façon forte un jugement de valeur dépréciative sur des entités sociopolitiques, on les compare à des aliments gâtés. Considérons quelques exemples. La situation de crise au sein du plus grand parti de droite l’Union des Forces de Droite et la perte par celle-ci de la crédibilité sur la scène politique nationale sont révélées par l’image du produit laitier qui a tourné : (17) Политическая попса из прокисшего СПС. (N°38, 2005) [Le kitch politique de l’UFD « tournée ».] Dans (18), l’élite de la société est dévalorisée à travers la métaphore de la denrée alimentaire pourrie qui dégage une mauvaise odeur. L’adjectif ‘олигархический’ [oligarchique] met en évidence la cause de cette détérioration. (18) У нас вся новая элита с олигархическим душком. (N°49, 2005) [Toute notre élite possède un léger relent oligarchique.] La comparaison de l’idéologie marxiste à la bouillie d’avoine, nourriture fade pour les enfants en bas âge, dénonce le marxisme en tant que doctrine à déficience intellectuelle et caractérise ainsi « l’infantilisme » des dirigeants du pays à l’époque de l’URSS. Leur mise en contraste avec Michail Gorbatchev, dont le rôle de réformateur est évoqué par la métaphore du Christ ressuscité, rend cette image encore plus éloquente. (19) После одряхлевших, вскормленных на марксистско-ленинской овсянке «генсеков» появление моложавого и улыбчивого Горбачева было воспринято как явление Христа народу. (N°42, 2005) [Après les Secrétaires Généraux décrépits, nourris de bouillie d’avoine marxiste, l’arrivée du jeune et souriant Gorbatchev a été perçue comme la résurrection du Christ.] Le jugement dépréciatif est également manifeste par des mots intrinsèquement dévalorisants. Par exemple, dans (20), le nom à charge péjorative ‘похлебкa’ [brouet] associé à la démocratie révèle, à travers le discours de l’énonciateur, le niveau du développement de celle-ci en Russie actuelle ainsi que la manière dont le pouvoir traite la société : (20) Психоз вокруг террора «в кассу» и для тех консервативных сил, которые убеждают нас в необходимости мириться с тем, что уменьшают порцию демократической похлебки. (N°31, 2005) [La psychose autour du terrorisme arrange les forces conservatrices qui nous convainquent d’accepter que l’on diminue la portion du brouet démocratique.] 5.1.3 Vêtements et objets d'usage courantLes faits de la réalité sont présentés
ici par référence aux vêtements et autres objets d’usage courant. Ainsi, la
métaphore du caftan, un habit de la Russie médiévale, (21) et celle de la
vieille vareuse soviétique (22) manifestent la prégnance du passé et le
manque de volonté au sein du pouvoir et de la société actuelle de s’en
séparer. (21) Кто сошьет для России новый кафтан? (N°45, 2005) [Qui va coudre un nouveau caftan pour la Russie ?] (22) Власть, говоря правильные слова о рынке, все еще латает застиранную советскую гимнастерку. (N°45, 2005) [Tout en tenant un discours juste sur l’économie de marché, le pouvoir continue à rapiécer la vieille vareuse soviétique.] Pour révéler le contrôle de l’ensemble des opérations liées à l’exportation des matières premières par la même personne l’énonciateur fait appel à l’image du flacon (23) et démontre ainsi l’inaccessibilité, la fermeture de cette chaîne commerciale pour le monde extérieur. (23) Считается, что людьми Березовского в правительстве были руководители Транснефти, министр экономики и энергетики, глава таможенного комитета. Словом, добыча, транспортировка и растаможка в одном флаконе. (N°31, 2003) [On considère que les dirigeants de Transpétrole, le ministre de l’économie et de l’énergie, le chef de la Direction Générale des Douanes étaient les hommes de Berezovski au gouvernement. Bref, l’extraction, le transport et le dédouanement dans un même flacon.] La comparaison, dans (24), des libertés et des droits de l’homme aux décorations évoque l’attitude de la population envers les principes fondamentaux d’un état démocratique et, par conséquent, leur dévalorisation dans la société russe. (24) Что касается свободы, прав человека, то большинство населения готово поступиться этими «украшениями». (N°1, 2005) [En ce qui concerne la liberté et les droits de l’homme, la majorité de la population est prête à renoncer à ces « décorations ».] 5.1.4 Famille et ParentéLes entités de la vie politique, économique et sociale sont régulièrement présentées par référence à des relations de parenté. Les métaphores de type « la Russie est une famille », « le peuple russe est le grand frère et les autres peuples de la Russie sont les frères cadets», « le chef d’Etat est le père », « le Président et le gouvernement sont les conjoints », « les citoyens sont les enfants », « Moscou est la belle-mère », « les régions sont les belles-filles », « les gouverneurs sont les beaux-pères », « les investisseurs occidentaux sont les oncles », etc., mettent en relief les rapports hiérarchiques au sein de la société comparables aux liens familiaux et démontrent à travers ces images les attitudes et les comportements de ses protagonistes. Nous ne donnons ici qu’un exemple assez éloquent (25). La métaphore de la parenté y dévoile l’origine de certains membres du gouvernement et énonce leur dépendance de grands groupes industriels. Le mot ‘род’ [clan] qui renvoie au contexte historique évoque la structure du monde financier et industriel russe ainsi que le caractère des relations qui dominent dans ce milieu. (25) В правительстве имеeтся большая прослойка «родом» из крупных финансово-промышленных групп. (N°14, 2004) [Il y a dans le gouvernement un bon pourcentage de gens issu du « clan » des grands groupes financiers et industriels.] 5.1.5 MaladiesA l’instar des autres modèles, les métaphores qui relèvent du domaine médical et concernent les repérages référentiels liés à toute sorte de souffrance visent un objectif pragmatique : faire comprendre et évaluer. Par exemple, l’état de la société russe est souvent énoncé par analogie avec un malade ou un blessé (26) qui a besoin de médecins, infirmiers, donneurs de sang, médicaments, etc. (27). (26) У России действительно другой диагноз, другая болезнь. (N°46, 2005) [Effectivement, la Russie a un autre diagnostic, une autre maladie.] (27) Но сегодня есть те, кто прекрасно организован и кто считает себя санитарами общества. (N° 46, 2005) [Il existe aujourd’hui ceux qui sont parfaitement organisés et qui se considèrent comme les infirmiers de la société.] Pour soulager sa souffrance on lui administre des analgésiques : (28) Что касается народа, то ему время от времени прописывают легкое патриотическое обезболивающее. (N° 46, 2005) [Quant au peuple, on lui prescrit de temps en temps de légers analgésiques patriotiques.] Usuelle est la comparaison des phénomènes
sociopolitiques à l’accoutumance à la drogue, à l’alcool ou au tabagisme.
Ainsi, la métaphore « les ministres sont toxicomanes » (29)
dénonce l’emprise des nouveaux riches sur les membres du gouvernement, la
vénalité des hauts fonctionnaires et la corruption au plus haut niveau de l’Etat. (29) Новому премьеру нужно присмотреться, кто из подчиненных остался на игле у олигархов. (N°14, 2004) [Le nouveau premier ministre doit surveiller qui, parmi ses subordonnés, est resté dépendant de la drogue des oligarques.] 5.2 NatureNous avons classé les références à la nature en trois sous-catégories : Faune, Flore et Ressources Naturelles. Considérons quelques exemples. 5.2.1 Faune
L’association des phénomènes sociopolitiques aux animaux domestiques est récurrente. Ainsi, en construisant l’image des hommes politiques par similitude aux traits saillants du chien (30) : la soumission, la fidélité et la protection de son maître, le locuteur porte un jugement de valeur dépréciative sur le référent désigné. (30) Набор в «Единую Россию» шел не по компетенции, а по градусу преданности и карьерному нюху. Путину для второго срока нужны не сторожевые псы, а компетентные менеджеры. (N°14, 2004) [Le recrutement dans « La Russie Unie» s’est fait non selon la compétence mais selon le niveau de fidélité et le flair pour la carrière. Poutine n’a pas besoin de chiens de garde pour son second mandat mais de gestionnaires compétents.] Courante est la métaphore qui renvoie aux traits saillants d’un autre animal domestique, la vache : sa docilité et son utilité. Par exemple, à travers cette image on dévoile les relations entre la Russie et la Biélorussie (31) ou l’emprise des dirigeants du pays issus des services secrets sur les hommes d’affaires (32). (31) Лукашенко гениален в умении доить московскую корову. (N°26, 2003) [Loukachenko a du génie pour traire la vache moscovite.] (32) Силовикам будет труднее «доить» бизнесменов. (N°50, 2003) [Les dirigeants issus des services secrets auront plus de difficulté à traire des hommes d’affaires.] Le contrôle et la direction du pays par les oligarques et les bureaucrates sont démontrés grâce à la métaphore « La Russie est un cheval avec un collier» : (33) За последние 5 лет Россия избавилась от олигархического хомута. (N°49, 2005) [Durant les cinq dernières années la Russie s’est débarrassée du collier oligarchique.] (34) Снижение темпов экономического роста свидетельствует о том, что бюрократический хомут трет шею сильнее. (N°49, 2005) [Le ralentissement de la croissance économique témoigne du fait que le collier bureaucratique serre de plus en plus le cou.] La perception de la réalité par référence à la nature sauvage est aussi d’usage. Ainsi, à travers la métaphore de la réserve de chasse, l’énonciateur manifeste la mainmise des oligarques sur la Russie et ses richesses, l’absence du contrôle de l’Etat et les relations économiques sans règles qui règnent dans le pays : (35) Ведь для олигархов Россия – территория свободной охоты (N°50, 2003) [C’est que la Russie est une réserve de chasse (littéralement : une réserve de chasse libre, sans restriction) pour les oligarques.] Un autre exemple éloquent (36) fait allusion au contexte du passé récent. Il manifeste par une image fortement expressive « le nid d’Eltsine », l’appartenance des dirigeants du pays au cercle des proches du premier président russe appelé communément « La Famille » et révèle, ainsi, l’origine du pouvoir actuel. (36) Россией правят питомцы ельцинского гнезда. (N°43, 2005) [La Russie est dirigée par des gens (littéralement : pupilles) issus du nid d’Eltsine.] Dans (37), l’énonciateur fait appel à la métaphore de la bête féroce pour disqualifier les oligarques russes : (37) Хуже олигарха зверя нет. (N°14, 2004) [Il n’y a pas de pire bête que l’oligarque.] La comparaison des politiciens et des
bureaucrates à des nouveau-nés issus de la même nichée (38) évoque leur
ressemblance, la similitude de leur comportement et attitudes, ainsi que l’existence
de leur tuteur/protecteur, les oligarques en l’occurrence. (38) Нынешнему помету политиков и бюрократов, вышедших из кармана олигархов, наплевать на то, какая Россия достанется будущим поколениям. (N°31, 2005) [La nichée actuelle de politiciens et de bureaucrates sortie de la poche des oligarques, se fiche de la Russie que nous allons laisser aux générations futures.] Les métaphores renvoient également aux différentes parties du corps animal. Par exemple, la cause de l’immobilisme de la Russie : son passé récent, est démontrée par comparaison à un animal dont la queue est prise dans un marécage (39). (39) Дай нам бог вытащить из болота свой большевистский хвост. (N°41, 2005) [Que Dieu nous aide à sortir notre queue bolchevik du marécage.] Notons que cette analogie est conforme à l’approche de G. Lakoff sur l’organisation des concepts en fonction des métaphores d’orientation spatiale (Lakoff, 1985) : la queue se trouve derrière, elle symbolise, donc, le passé. 5.2.2 FloreNous avons regroupé dans cette sous-catégorie les métaphores qui se référent à toute sorte de végétaux, plantes et cultures agricoles. Examinons quelques exemples. La relation de similitude entre la société russe et une plante à travers l’expression métaphorique « s’enraciner dans le capitalisme » (40) permet d’évoquer la difficulté de la transition de la société vers l’économie de marché. (40) Несмотря на почти 15 лет врастания в капитализм, мы остаемся советским народом. (N°40, 2005) [Malgré 15 ans d’enracinement dans le capitalisme, nous restons un peuple soviétique.] L’image des légumes que l’on fait pousser ou que l’on butte dans son jardin/son potager associée aux oligarques (41) et à la vérité (42) sert à dévoiler respectivement le rôle du pouvoir dans l’ascension des nouveaux riches et la manière dont les autorités manipulent l’opinion publique. (41) Власть решила, что правду нельзя доверять никому. Ее надо выращивать на собственных грядках. Правду о чеченской войне будут выращивать на грядках силовых структур (N° 34, 2003) [Le pouvoir a décidé que l’on ne peut confier la défense de la vérité à personne. Il faut la cultiver dans son propre jardin. La vérité sur la guerre en Tchétchénie sera cultivée dans le jardin des services secrets.] (42) Пока же власть по-прежнему окучивает узкую олигархическую грядку. (N° 38, 2005) [En attendant, le pouvoir continue à butter son jardinet oligarchique.] La métaphore du sarclage appliquée aux actions de Poutine envers les partis politiques (43) démontre les méthodes radicales du président russe. Elle est d’autant plus éloquente que l’environnement politique est présenté par analogie à un champ. (43) Западные СMИ критикуют Путина за использование административных методов при решении политических проблем, за «прополку» партийного поля. (N°2, 2004) [Les médias occidentaux critiquent Poutine pour l’utilisation des méthodes administratives lors de la résolution des problèmes politiques et pour le sarclage du champ des partis.] Dans un autre énoncé particulièrement parlant (44), la mise à profit des avantages de l’économie de marché par les autorités au détriment de la population est évoquée par référence à une moisson. Une allusion à un conte populaire russe dans lequel un homme rusé a profité de la naïveté d’un ours pour récolter les fruits et laisser à ce dernier les racines illustre l’attitude du pouvoir vis-à-vis du reste du pays. (44) Когда дело доходит до дележа капиталистического урожая, власть действует по хорошо известному в России сказочному сценарию: одним – вершки, а другим – корешки. (N°46, 2005) [Quand on en arrive au partage de la moisson capitaliste, le pouvoir agit selon un conte bien connu en Russie : les uns ont les fruits, les autres les racines.] 5.2.3 Ressources naturellesDans cette sous-catégorie nous avons réuni
les références aux ressources naturelles. Ainsi, la métaphore de la
tourbière fumante démontre la situation politique explosive (45). Notons qu’elle
est d’autant plus évocatrice que les tourbières brûlent régulièrement en
Russie, en particulier dans la région de Moscou, et leur fumée nuit chaque
été à la vie quotidienne des habitants de la ville. Ce parallèle permet,
donc, au locuteur d’évoquer implicitement le préjudice que les turbulences
politiques causent à la société. (45) Выборы будущего президента - лишь поверхностный слой российского политического торфяника. Он уже дымится. (N°43, 2005) [Les élections du futur président ne représentent que la couche supérieure de la tourbière politique russe. Elle est déjà en train de fumer.] Les phénomènes sociopolitiques sont couramment associés à des mers, fleuves, rivières et autres plans d’eau. Ainsi, la comparaison du libéralisme à un fleuve sans rives (46) illustre la liberté totale, incontrôlée que prône cette doctrine. (46) Одним хочется монархии, другим – либерализма без берегов. (N°41, 2005) [Les uns désirent la monarchie, les autres le libéralisme sans limites (littéralement : sans rives).] En établissant une analogie entre la distribution des médicaments et les fleuves (47) l’énonciateur révèle l’importance et l’intensité de ce commerce ainsi que les bénéfices considérables qu’il engendre. (47) Кто сегодня наживается на том, изменили свои руcла лекарственные реки ? Через чьи карманы проходят потоки денег ? (N°43, 2005) [Qui s’enrichit aujourd’hui sur le fait que les fleuves de médicaments ont changé de lits ? Par quelles poches coulent les ruisseaux monétaires ?] 6. Domaine source « L’homme et la société »Nous avons classé les métaphores qui relèvent de ce domaine selon les sous-catégories dont nous donnons, ci-dessous, quelques illustrations. 6.1 Armée et GuerreLes images de la guerre et de ses attributs reviennent régulièrement dans la conceptualisation de la vie politique. Elles reflètent l’hostilité, l’agressivité et la cruauté qui dominent dans la société russe actuelle et font comprendre les rapports de force entre ses protagonistes. Ainsi, l’énonciateur fait appel à la métaphore de la guerre et à celle des blessures reçues dans une bataille pour évoquer la lutte acharnée des adversaires politiques lors des élections (48) ou la concurrence rude entre les propriétaires des entreprises industrielles (49) : (48) Отзвучали фанфары по поводу пьянящей победы. Нужно и партийные финансы подлатать и зализать полученные в предвыборных боях раны. Но если иметь в ввиду следующий рубеж – президентские выборы (...) им без Зюганова тоже «воевать» не с кем. (N°52, 2003) [Les fanfares de la joyeuse victoire se sont tues. Il faut rapiécer les finances du parti et panser (littéralement : lécher) les plaies reçues dans les batailles électorales précédentes. Mais si l’on considère l’objectif suivant : les élections présidentielles, sans M. Ziouganov, il n’y aura personne contre qui partir en guerre.] (49) В России появились частные собственники в металлургии, угледобыче, нефтянке. Они, собравшись вместе, могли бы разнести всю страну по кускам. Но они ведут постоянные войны между собой. (N°39, 2003) [La Russie a vu apparaître des propriétaires dans le domaine de la métallurgie, de l’extraction du charbon et du pétrole. Tous réunis, ils auraient pu détruire le pays entier. Mais ils font la guerre permanente les uns contre les autres.] Dans (50) à travers les métaphores militaires de l’appui de l’artillerie, des bastions, de la forteresse, des remparts et de l’assaut le locuteur met en valeur certains aspects saillants du pouvoir central : son opposition aux autorités régionales, sa visée de supprimer leur autonomie, son intention de se débarrasser des dirigeants indépendants, etc., et contribue, ainsi, à la conception de son image. (50) Чтобы их снять, нужна очень серьезная «артподготовка». Москва и Татарстан – слишком крепкие бастионы для Кремля. У башкирской «крепости» и стены пониже, и опыт ее штурма имеется. Похоже разбираться с этими бастионами придется преемнику Путина. (N°40, 2005) [Pour les limoger, on aura besoin d’un fort appui de l’artillerie. Moscou et le Tatarstan sont des bastions trop bien fortifiés pour le Kremlin. La forteresse Bachkire a des remparts moins élevés, et puis on a une certaine expérience de son assaut. Apparemment que c’est le successeur de Poutine qui aura à régler le problème de ces bastions.] La situation de conflit dans la vie politique en Russie est démontrée à travers les métaphores des flancs de l’armée sur un champ de bataille (51) et du chargeur d’une arme (52) associées respectivement aux courants de gauche et de droite et au gouvernement. (51) В результате административного усердия Кремля «просели» левый и правый фланги политического поля. (N°52, 2003) [A cause du zèle administratif du Kremlin, les flancs gauche et droit du champ de bataille politique se sont effondrés.] (52) Пригодилось Яблоко: в новой обойме власти от него оказались три человека. (N°14, 2004) [Jabloko[5] a été utile : trois représentants de ce parti se sont retrouvés dans le chargeur du pouvoir.] Dans l’énoncé (53), la métaphore est fondée sur la corrélation « le chef de l’Etat est le sergent », « les partis sont les soldats ». Par cette image, l’énonciateur évoque l’organisation et la hiérarchie rigoureuse du milieu politique russe comparables à celles de l’armée et vise à disqualifier les rapports entre le pouvoir et son environnement : (53) Рейтинги партий будут маршировать туда, куда укажет сержант. (N°34, 2003) [Le classement de la popularité des partis prendra la direction indiquée par le sergent (littéralement : marchera selon les ordres du sergent.] Représentant le moyen le plus informatif, fortement expressif et facilement compréhensible (Kleiber 1994 : 183-184), les métaphores militaires sont également utilisées pour mettre en relief les problèmes et les défauts de l’état. Ainsi, l’image de la mine qui peut faire exploser l’économie du pays et son système politique (54) dévoile le danger de la corruption, fléau de la société russe : (54) На коррупционных минах подрывается не только экономика. (N°43, 2005) [Il n’y a pas que l’économie qui saute sur les mines de la corruption.] La métaphore de la mallette noire (55) comportant les données pour déclencher la mise à feu nucléaire qui suit toujours le Président de la Russie sert à révéler le potentiel dévastateur de la corruption et implicitement le fait que celle-ci touche le plus haut niveau de l’Etat. (55) Коррупция превратиласть в настоящий ядерный чемоданчик (…) (N°43, 2005) [La corruption s’est transformée en vraie mallette noire.] 6.2 HistoireLa présentation de la réalité à travers les métaphores qui renvoient à l’expérience commune, aux contextes historiques ancrés dans l’imaginaire du peuple marque avec évidence les aspects les plus indéniablement saillants des phénomènes sociopolitiques. Ainsi, pour démontrer son pouvoir absolu, le locuteur compare le Président de la Russie au tsar (56) dont l’image d’autocrate est enracinée dans la mémoire collective. (56) (…) утром Путин увольняет чиновника, заморозившего население. А народ любит, когда царь наказывает зарвавшихся бояр. (N°40, 2005) [Le matin, Poutine limoge un fonctionnaire qui a fait geler la population. Et le peuple aime quand le tsar punit les boyards trop arrogants.] L’effet de cette métaphore est davantage accentué par la présentation contrastée de son entourage par analogie aux boyards, courtisans (57) ou esclaves (58). Par exemple : (57) Нельзя исключить ситуации, при которой «бояре» и « придворные » - представители различных властных кланов – «падут царю в ноги» с мольбой: «Останься, останься». (N°47, 2005) [Il n’est pas à exclure de voir les « boyards » et les « courtisans »- représentants des différents clans au pouvoir, « se prosterneront devant le tsar » en le suppliant : « Reste, reste ».] (58) (…) за время «царствия» лидер обрастает огромным числом холопов (...) (N°1, 2005) [Pendant « son règne », le leader acquiert un grand nombre d’esclaves.] A travers la métaphore du Grand Khan de l’époque du joug mongol (59), (60) dont la charte d’investiture était nécessaire aux princes russes pour pouvoir gouverner dans leurs apanages, l’énonciateur révèle non seulement la toute puissance du président de la Russie mais l’associe implicitement à l’envahisseur du pays. (59) Дарькин обратился к президенту и получил ярлык на княжество. (N°40, 2005) [M. Darkin s’est adressé au président et a reçu la charte d’investiture.] (60) Лужков не поспешил на поклон в Кремль за досрочной «грамотой на княжение». (N°32, 2005) [Louzkov ne s’est pas précipité au Kremlin pour s’agenouiller et obtenir sa charte d’investiture.] Dans (61), l’interprétation de l’attitude de la nomenklatura vis-à-vis du pays se fait dans le contexte culturel général grâce à une allusion au principe de gestion appliqué en Russie au XV-XVII siècles. Selon ce système appelé ‘kormlenije’, les boyards nommés sur les postes administratifs clés étaient dotés d’un pouvoir illimité et s’enrichissaient aux dépens de la population. (61) Бандитский капитализм изменил систему «кормления» номенклатуры. (N°14,2004) [Le capitalisme criminel a changé le système de partage du gâteau (littéralement : le système de « kormlenije ») de la nomenklatura.] Les références historiques se caractérisent par le fait que, visant à disqualifier une « cible », elles mobilisent à cet effet nombre d’axiologiques ironiques.[6] Ainsi, à travers l’expression métaphorique à connotation caricaturale ‘губернские царьки’ [petits tsars de province], le locuteur vise à ridiculiser l’image les gouverneurs régionaux et porte un jugement dévalorisant. (62) Губернские царьки прекрасно вписались в российский капитализм. (N°38, 2005) [Les petits tsars régionaux se sont parfaitement intégrés au capitalisme russe.] Dans (63), l’image du chevalier, à priori
valorisante, associée à un des oligarques russes se trouve investie d’une
connotation ironique, donc, dépréciative, à cause d’un caractère inévitablement illusoire
de son intention. (63) О рыцаре, решившем осчастливить чукчей и англичан. (N°31, 2003) [A propos du chevalier qui a décidé de rendre heureux les Tchouktches et les Anglais.] 6.3 Jeux et SportsLes métaphores qui font référence aux sports et aux jeux relevant de toute sorte de l’activité physique et mentale remplissent la fonction pragmatique. Par exemple, dans (64), le locuteur conceptualise l’image des hommes politiques et énonce leur importance par analogie aux catégories de poids en sports : (64) Даже такие матерые политики как Грызлов, Зюганов, Жириновский и Лужков прибавили бы в весе (...) Вроде бы числятся в тяжеловесах (...) (N°42, 2005) [Même des politiciens costauds comme Gryzlov, Zuganov, Žirinovski et Lužkov gagneraient en poids. Il paraît qu’ils sont désormais classés dans la catégorie des poids lourds.] Les revendications de la société envers le président Poutine sont dévoilées à travers la métaphore de l’athlète auquel on réclame l’amélioration de ses performances : (65) Вот и Путину российский гражданин выставляет новую, повышенную планку : не трудолюбие и здоровье, а политическую активность, волю, порядочность. (N°42, 2005) [Et voilà, le citoyen russe monte la hauteur de la barre à Poutine : il en exige non seulement assiduité et bonne santé mais surtout de l’activité politique, de la volonté et de l’honnêteté.] Notons que les jeux et les sports sont
associés, dans la mémoire collective, au plaisir, à la détente et à la
distraction. Or, l’analogie entre les acteurs de la vie sociopolitique et la
pratique des sports et des jeux évoque implicitement le caractère peu sérieux
de leur activité et leurs actions et implique ainsi une évaluation négative
de la part de l’énonciateur. Par exemple, la comparaison des rapports entre
les autorités et les oligarques à un jeu ou un match sert de point de départ
à leur dépréciation : (66) Вряд ли олигархам удастся отыграть у власти фактически уже проигранную партию. (N°42, 2005) [Il est peu probable que les oligarques puissent gagner une partie perdue d’avance contre le pouvoir.] La présentation de la campagne électorale
par référence au jeu de cartes (67) considéré par l’opinion publique comme
un passe-temps ou un jeu de hasard dont le résultat dépend de la chance, vise
à dévaloriser les élections et les candidats à la présidentielle : (67) Шансы игроков возросли бы, если бы Путин отказался участвовать в пасьянсе. (N°42, 2005) [Les chances des joueurs augmenteraient si Poutine refusait de participer à la réussite[7].] 6.4 Représentations et ArtsLa métaphore théâtrale illustre le manque d’authenticité, de sincérité dans la vie sociopolitique en Russie d’aujourd’hui, la fausseté et l’hypocrisie de ses protagonistes. Ainsi, la métaphore du magicien, de l’illusionniste (68) et (69) dévoile l’attitude du gouvernement et des politiciens à abuser de la confiance de la population et permet de conceptualiser leur image à l’aide de quelque chose que nous comprenons aisément. (68) Наши министры с ловкостью фокусника сливают в один котел миллиарды. (N°44, 2005) [Nos ministres avec une habilité d’illusionniste versent des milliards dans leur gamelle.] (69) У российских политфокусников есть опыт вытягивания кроликов из кармана. (N°42, 2005) [Les illusionnistes politiques russes possèdent de l’expérience pour sortir des lapins de leur chapeau (littéralement : de leurs poches).] En représentant le gouvernement par analogie
à un orchestre (70), le locuteur manifeste le caractère artificiel, voire
théâtral de ses actions ainsi que le manque d’indépendance et d’autonomie
de ses membres : (70) То ли партитура плоха, то ли фрадковский оркестр еще не сыгрался, то ли главного дирижера отвлекли от темы. (N°29, 2004) [Soit la partition n’est pas bonne, soit l’orchestre de Fradkov[8] n’a pas suffisamment répété, soit on a détourné l’attention du chef d’orchestre.] Dans (71), à travers la métaphore « la société est un vieil instrument musical », l’énonciateur évalue le pouvoir et se montre en train de dire quelque chose comme « le pouvoir actuel et le monde des affaires n’ont pas l’intention de réformer le pays, ils ne cherchent qu’à apporter quelques modifications sans pour autant toucher les fondements de l’ancien régime ». (71) Власть и бизнес ищут новые ключи для настройки старого советского инструмента. (N°34, 2003) [Le pouvoir et le monde des affaires cherchent de nouvelles clés pour accorder le vieil instrument soviétique.] 6.5 Religion et CroyancesDans cette sous-catégorie nous avons répertoriés les images qui font référence à la religion et aux croyances. Par exemple, pour évoquer le fait que le culte de l’argent prend la même importance dans la société actuelle que la foi orthodoxe ainsi que pour démontrer le pouvoir absolu du chef de l’Etat et la manière dont il est perçu dans la société l’énonciateur fait respectivement appel à la métaphore de l’icône (72) et à celle de Dieu (73). (72) В капитализме российского разлива деньги стали иконой, пропуском в высшее общество, во власть. (N°44, 2005) [Dans la version russe du capitalisme, (littéralement : le capitalisme embouteillé en Russie) l’argent est devenu une icône, un laissez-passer pour la haute société, pour le pouvoir.] (73) В России опасно быть богом. В преддверии выборов социологи зарегистрировали скачок популярности В. Путина. (N°6, 2004) [Il est dangereux d’être Dieu en Russie. A la veille des élections, les sociologues ont enregistré un soudain bond de la popularité de V. Poutine.] L’emploi de l’expression grossière « renvoyer les Dieux par un coup de pied aux fesses » dans (74) contribue à l’effet ironique de cette métaphore, la rend davantage éloquente et vise à disqualifier l’image des dirigeants de l’état ainsi que l’attitude de la société à leur égard. (74) Советская привычка провожать падших богов пинками под зад. (N°1, 2005) [La coutume soviétique est de renvoyer les Dieux avec un coup de pied aux fesses.] Les métaphores à connotation négative laissent apparaître la dépréciation des phénomènes sociopolitique. Ainsi, dans (75), (76) et (77), la métaphore des démons révèle respectivement les vices du pouvoir, traduit un jugement négatif du parti bolchevik et évoque l’impopularité du gouvernement : (75) Бесы, поражающие российскую власть - коррупция, некомпетентность, смычка с олигархической верушкой. (N°44, 2005) [La corruption, l’incompétence, l’alliance avec les oligarques sont les démons qui frappent le pouvoir en Russie.] (76) Победа бесов в 1917. (N°44, 2005) [La victoire des démons en 1917.] (77) Что вы из нас демонов делаете? Уже детей пугают членами правительства. (N°48, 2005) [Pourquoi faîtes-vous de nous des démons ? On se sert déjà du nom des membres du gouvernement pour faire peur aux enfants.] 7. Domaine source « Les outils et les résultats de l’activité humaine »7.1 Mécanismes et moyens de locomotionLes images les plus récurrentes que nous avons relevées dans cette sous-catégorie sont celles du mécanisme, du véhicule et du bateau. La métaphore mécanique est couramment utilisée pour faire comprendre le caractère austère, inhumain, impitoyable de l’Etat et de ses institutions, pour évoquer son poids et son indifférence face à l’individu. Par exemple : (78) Заработала мощная избирательная машина. (N°37, 2003) [La puissante machine électorale s’est mise en marche.] Dans (79), cette métaphore du mécanisme dont le bon fonctionnement sans pannes nécessite un graissage permet au locuteur d’évoquer de façon éloquente la corruption au sein du pouvoir et de contribuer ainsi à la conceptualisation de son image. Par exemple : (79) Думаю, в механизме не обходится без коррупционной смазки. Не лично же президент назначает губернатора. Решение проходит через аппарат. (N°40, 2005) [Je ne pense pas que ce mécanisme marche sans que l’on lui graisse la patte (littéralement : se passe d’un graissage de corruption). Ce n’est malgré tout pas le Président lui-même qui nomme le gouverneur. Cette décision est prise au sein de l’appareil.] L’Etat étant une machine, ses diverses institutions et entités sociopolitiques sont comparées aux composants ou aux leviers de commande ayant des fonctions spécifiques. C’est ainsi que l’on révèle le rôle des oligarques (80) et de la bourgeoisie (81) dans l’administration et le développement de la Russie. (80) Олигархический институт – это мощнейший рычаг управления страной. (N°39, 2003) [L’institution oligarchique est un puissant levier d’administration du pays.] (81) Но национальной буржуазии - мотора для движения в этом направлении нет. (N°38, 2005) [Mais la bourgeoisie nationale, moteur du mouvement dans cette direction, n’existe pas.] La présentation du gouvernement par allusion à un mécanisme en état de réparation (82) met en relief sa subordination au président de la Russie ainsi que l’idée que ce dernier peut remanier les ministres à son gré. (82) Президент продолжает ремонт правительства. Очередь дошла до силового блока. N°29, 2004) [Le président continue la « réparation » du gouvernement. C’est au tour du bloc des services secrets.] Courant dans les textes médiatiques est l’image du véhicule qui avance, accélère, s’arrête, patine, etc. Par exemple, la représentation de Poutine dans le rôle de conducteur et la Russie en tant que véhicule (83), manifeste le rôle prépondérant du Président russe dans la gestion de l’Etat. (83) Как президент может остаться у руля ? Если Путин решит продолжать рулить страной, то на эту роль подойдет практически каждый из кандидатов в сменщики. (N°47, 2005) [Comment le président peut-il rester aux commandes (littéralement : au volant) ? Si Poutine décide de continuer à manœuvrer le pays (littéralement : le volant du pays), chacun de ses remplaçants conviendra pour ce rôle.] La même métaphore appliquée à la campagne russe (84) évoque l’absence de son autonomie ainsi que l’attitude volontariste de ses gestionnaires. Notons que l’emploi dans ces phrases du verbe intrinsèquement évaluatif ‘рулить’ [manœuvrer le volant] appartenant au registre familier, voire vulgaire et comportant en russe un trait qualifiant péjoratif permet à l’énonciateur de porter un jugement négatif sur le sujet de l’action. (84) Качественно изменилась пищевая промышленность. И это результат того, что селом перестали рулить. (N°17, 2003) [L’industrie agroalimentaire a changé radicalement. Et c’est le résultat du fait que l’on a arrêté de piloter la campagne (littéralement : de manœuvrer le volant de la campagne).] Dans (85), le disfonctionnement des organes du pouvoir dans la situation sociopolitique difficile est évoqué par une image du véhicule qui patine dans la boue : (85) Пробуксовка других органов власти. (N°6, 2004) [Le patinage dans la boue des autres organes du pouvoir.] L’image du bateau qui peut prendre le large, sombrer, s’échouer ou rentrer au port est également d’usage. Dans l’exemple (86), elle traduit la différence des niveaux sociaux par analogie à une embarcation avec plusieurs ponts : (86) Чтобы ухватить свою долю коррупционного пирога нужно еще годик-другой продержаться на элитной палубе. (N°31, 2005) [Pour saisir sa part de gâteau dans les affaires de corruption, il faut encore rester embarqué un an ou deux sur le pont de l’élite.] 7.2 Matériaux et marchandises
Cette sous-catégorie regroupe les références aux divers matériaux et marchandises. Ainsi, pour évoquer la stabilité des rapports entre l’état et ses diverses composantes le locuteur fait appel à la métaphore de l’alliage (87) dont les traits saillants : solidité, fiabilité, longévité, etc. sont ancrés dans la mémoire collective. (87) Либерализм прекрасно уживается и с сильной буржуазией, и с сильным государством, с социал-демократией и с профсоюзным движением. Именно этот сплав и обеспечивает стабильность в обществе. (N°50, 2003) [Le libéralisme vit en parfaite harmonie avec une bourgeoisie forte, avec un état fort, avec la social-démocratie et avec le mouvement syndical. C’est justement cet alliage qui assure la stabilité de la société.] La métaphore du produit inflammable associée à la population (88) sert à dévoiler le risque des troubles sociaux et à concevoir la situation explosive en Russie. (88) Российская власть сильно напугана событиями во Франции. Есть ли в России горючий материал? (N°46, 2005) [Le pouvoir russe est effrayé par les événements en France. Existe-il de la matière inflammable en Russie ?] L’image du pétrissage appliquée aux hommes politiques nationalistes, dans un autre exemple particulièrement parlant (89), évoque la contribution d’un tiers, le pouvoir en l’occurrence, à leur ascension. (89) Культурная дебилизация населения может вывести на арену поколение политиков самого крутого националистического замеса. (N°48, 2005) [L’absence d’évolution culturelle de la population peut faire apparaître sur l’arène une génération d’hommes politiques pétris du nationalisme le plus dur.] La corrélation entre la société russe ou le régime soviétique et les produits d’exportation, dans les phrases (90) et (91), permet à l’énonciateur de conceptualiser le rôle de l’état sur la scène internationale et implique son attitude négative vis-à-vis de la politique extérieure de l’URSS et de la tentation d’imposer les spécificités de la Russie au monde entier. (90) Мы экспортировали «советскую власть» в Афганистан. (N°17, 2003) [Nous avons exporté le régime soviétique en Afghanistan.] (91) Мы не хотим экспортировать за границу наш русский мир. (N°39, 2005) [Nous ne voulons pas exporter le monde russe à l’étranger.] De même, l’image de la marchandise associée aux circonscriptions (92) sert à dénoncer la manière dont les pouvoirs locaux et les partis politiques coopèrent lors des élections. (92) А тем временем резко обостряются политические интриги в российских регионах. Хорошим разменным товаром становятся избирательные округа. (N°33, 2003) [Entre temps, les intrigues politiques dans les régions russes s’aggravent. Les circonscriptions électorales deviennent une bonne marchandise d’échange.] 7.3 Bâtiment
Etant fondamental et bien structuré, le modèle conceptuel de la maison, du bâtiment possède un fort potentiel associatif et émotionnel. Il sert à évoquer, à travers des métaphores informatives et facilement compréhensibles, les changements dans la société, sa transformation, son évolution, son instabilité. Par exemple, dans l’énoncé (93), la Russie est comparée à un chantier. Faisant appel à l’image de la chaux qui autrefois était le produit d’assemblage des matériaux de construction relativement peu fiable, l’énonciateur manifeste la nécessité de bâtir la nouvelle société sur quelque chose de plus solide que le passé : (93) Нужно понимать, что новую Россию на известке не построить. (N°41, 2005) [Il faut comprendre que l’on ne peut pas construire la nouvelle Russie en utilisant de la chaux.] La métaphore des travaux à l’européenne appliquée à la censure (94) met en évidence le fait que les autorités, ayant toujours besoin de cet organe de contrôle, vise à lui donner une image plus présentable sans pour autant toucher à ses fondements. (94) Чиновникам такой разброс мнений не нравится. Они норовят сделать евроремонт цензуры. (N°34, 2003) [Les fonctionnaires n’aiment pas cette diversité d’opinions. Ils tentent de faire les travaux à l’européenne pour réparer la censure.] 8. ConclusionLes résultats de notre étude sont symptomatiques et permettent de dégager quelques tendances relatives à l’emploi des métaphores dans les discours médiatiques russes. L’analyse quantitative fait apparaître la
prédominance des référents relevant de la catégorie « L’homme et la nature ». Les
modèles métaphoriques qui renvoient aux domaines sources Physiologie,
Alimentation, Vêtements et Objets d'usage courant, Maladies, Famille
et Parenté, Faune, Ressources naturelles, Flore représentent presque la moitié de notre
corpus. Toutefois, les métaphores physiologique, animalière et alimentaire
restent de loin les plus fréquentes. Dans la catégorie « L’homme et la
société » qui regroupe les référents suivants : Armée et
Guerre, Histoire, Jeux et Sports, Arts, Religion et Croyances,
Mécanismes et Moyens de
locomotion, Matériaux et Marchandises,
Bâtiment les métaphores militaire,
historique, sportive et mécanique sont les plus récurrentes. Quant à l’analyse qualitative, elle nous a
permis de répertorier quelques conceptions métaphoriques typiques et de mettre
en lumière le caractère axiologique des métaphores. En effet, le besoin de
dévalorisation, le refus de la neutralité font que l’énonciateur prend
constamment une position négative à l’encontre des phénomènes dénotés. A
travers les expressions métaphoriques qui se trouvent, par conséquent,
investies des connotations dépréciatives, il porte un jugement de valeur et
vise ainsi à disqualifier une « cible ». Ces investissements
axiologiques tiennent à la diversité des compétences socioculturelles et
idéologiques de la société russe. La métaphorisation est également fondée
sur une exagération. Les métaphores ne contredisent pas mais caricaturent
jusqu’au ridicule une opinion commune dans le but de la révoquer
indirectement. Les valeurs véhiculées par les images : l’hostilité, l’agressivité
et la cruauté à travers la métaphore de la guerre, le manque de sérieux à
travers la métaphore du jeu, l’absence d’authenticité et de sincérité,
la fausseté et l’hypocrisie à travers la métaphore théâtrale, le
caractère austère, inhumain, impitoyable des phénomènes à travers la
métaphore mécanique, la déviation de l’état normal des choses à travers
la métaphore anthropomorphique, etc.,
illustrent les aspects les plus incontestablement saillants de l’environnement
sociopolitique en Russie et reflètent de façon cohérente les particularités
de la conceptualisation de l’univers et de son évaluation par la communauté
linguistique concernée. Références bibliographiquesBlack, Max (1962), Models
and Metaphors : Studies in Language and Philosophy, Ithaca, CUP. Détrie, Catherine (2001), Du sens dans le processus métaphorique,
Paris, Honoré Champion. Kleiber, Georges (1994), Nominales.
Essais de sémantique référentielle, Paris, Armand Colin. Kerbat-Orecchioni, Catherine
(1976), „Problèmes de l’ironie“, in: Linguistique et sémiologie 2, 10-46 Lakoff, George/Johnson, Mark
(1985), Les Métaphores dans la vie
quotidienne, Paris, Les Editions de Minuit. Landheer, Ronald (2001/2002),
„La métaphore, une question de vie ou de mort ?“ Figures du discours et
ambiguïtés, SEMEN, n°15, Besançon. Баранов,
А.Н./Караулов,
Ю.Н. (1994), Словарь
русских
политических
метафор,
Москва. Чудинов,
А.П. (2001), Россия
в
метафорическом
зеркале:
когнитивное
исследование
политической
метафоры,
Екатеринбург. Ожегов
С. И. (1981), Словарь
русского
языка,
Москва,
Русский язык. Словарь
современного
русского
литературного
языка АН СССР (1965), Москва,
Ленинград,
Наука. Словарь
русского языка АН СССР (1981-1984),
Москва,
Русский язык. Ушаков,
Д. Н. (2000), Словарь
русского
языкa, Москва,
Астрель, АСТ.
[1] Nous nous sommes fondés sur les dictionnaires de l’Académie 1965 et 1981-1984, ainsi que sur Ожегов 1981 et Ушаков 2000). [2] Notons par ailleurs que les métaphores dans le discours politique russe des années 1990 ont été analysées dans Баранов, 1994, Чудинов, 2001. [3] Soulignons que la compassion envers un malade est un sentiment ancré dans la conscience collective russe. [4] Dans la mémoire collective sont ancrées des analogies historiques liées à la conception idéologique des rapports entre le pouvoir autocratique et le peuple dont les origines remontent aux XI-XII siècles, comme par exemple : le tsar : le père de la nation, l’impératrice : la mère, le peuple : les enfants, etc. [5] « Jabloko » est le nom du parti politique de droite. [6] L’ironie consiste à exprimer sous les dehors de la valorisation un jugement de dévalorisation. (Kerbat-Orecchioni 1976 : 15) [7] Пасьянс [réussite] est le nom du jeu de carte. [8] M. Fradkov est actuellement le premier ministre du gouvernement russe. [PDF] |
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