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gedruckter, überarbeiteter Form erschienen unter Polzin, Claudia: "Vocabulaire
linguistique et métaphore", in: ABREU, José Manuel/CAHUZAC, Philippe (Hgg.):
Actes des 7èmes Journées E.R.L.A.-G.L.A.T., Faculté des Lettres et Sciences
Sociales Victor Ségalen Brest, 4-5-6 juin 1998, Brest 1998, 445-463.
Vocabulaire linguistique et métaphore (Claudia Polzin,
Université de Bonn)
0. Remarques introductives Pendant
longtemps, nous nous sommes habitués à considérer la métaphore comme une
simple figure de l'art oratoire ou poétique, dans la tradition fondée par
Aristote et poursuivie par Cicéron et Quintilien. Dans cette perspective,
elle constitue un moyen utilisé par les auteurs éloquents afin de soigner
leur style et de donner une forme plus brillante à leurs pensées. En
concevant la métaphore selon ce modèle dit substitutif, on a restreint son
analyse au niveau du mot isolé: la métaphore consiste en une substitution
d'un terme propre par un terme figuré, substitution qui est
basée sur une relation de ressemblance. Les deux termes renvoient à une
même entité du monde extralinguistique; leurs 'sens' est équivalent (Molina/Soublin/Tamine
1979: 8-15, 21s.). Ce n'est que depuis relativement peu de temps que l'on a
commencé à amplifier ce cadre d'analyse étroit. Dans les démarches plus
récentes, c'est exactement autour de cette prétendue équivalence que
tournent les réflexions. La métaphore est ici considérée comme un procès
plutôt que le résultat d'une
substitution, procès qui a lieu dans une situation concrète de communication
et qui est suscité par une relation établie entre deux domaines entre
lesquels il n'existe pas nécessairement de ressemblance. Selon Lakoff/Johnson
(1980), il s'agit ici d'un principe fondamental de la communication: à l'aide
de métaphores, nous pouvons structurer la réalité et 'saisir' les
phénomènes non 'saisissables' autrement. Ce sont donc les modalités du «procès
métaphorique» qui deviennent l'objet central de l'analyse (cf. 2.). Cette
extension de la portée des métaphores implique une révision des domaines
dans lesquels on les a traditionnellement situées. Admettre que les
métaphores ont des fonctions fondamentales pour et dans la communication
humaine, c'est aussi admettre qu'elles déploient ces fonctions également
dans la communication spécialisée, ce qu'on a pourtant longtemps contesté. Dans
cette contribution, je me propose de mettre en lumière des aspects
sélectionnés de la structuration métaphorique du vocabulaire linguistique,
en centrant mon attention principalement sur les fonctions cognitives et
communicatives. Nous allons voir que, très souvent, les métaphores sont
organisées dans des 'champs', elles constituent des 'rets' dont chacun
véhicule une image différente de la langue et du procès de la communication.
Dans de nombreux cas, nous utilisons inconsciemment ces images implantées,
les métaphores sont donc plus ou moins lexicalisées. Cela ne signifie
cependant pas qu'elles soient dépourvues de fonctions. Avant
d'entrer dans l'analyse, il semble d'abord nécessaire de définir plus
exactement l'objet de l'étude, à savoir la terminologie linguistique. Le
pivot de la définition proposée sera encore une fois la fonction (cf. 1.).
Après cela il conviendra de préciser ce que j'entends par une conception
fonctionnelle (cf. 2). Cette perspective fonctionnelle sera la base de mon
interprétation des champs métaphoriques sélectionnés (cf. 3.). Les
résultats obtenus donneront enfin lieu à quelques tentatives de conclusion
ainsi qu'à des hypothèses qui demandent à être vérifiées dans de futurs
travaux (cf. 4).
1. La terminologie linguistique: jalons d'une définition fonctionnelle Comme
toute science, la linguistique opère avec un système terminologique propre:
c'est une terminologie comme d'autres, malgré quelques traits
caractéristiques qui lui sont propres et qui sont liés à son objet. Ce qui
la distingue avant tout des autres terminologies, c'est qu'elle utilise le
système linguistique afin de parler de ce système même, les terminologies
renvoyant habituellement à des 'choses' (Leduc-Adine 1980: 6s.). Dans cette
optique, on peut aussi parler de 'métalangage'
[1]
. L'objet
de la terminologie linguistique implique un problème spécifique: suite à l’importation
ou l’adaptation de nombreux termes de la grammaire classique, il peut
exister, dans des cas concrets, une grande diversité et même une incertitude
d’acceptions d’un terme (cf. p.ex. Marouzeau 31951: V, Bourquin
1980: 33). Bourquin (1980: 33) continue en soulignant que "dans la mesure où la terminologie linguistique appartient à une 'langue
de spécialité' au même titre que n’importe quel vocabulaire technique,
ses termes devraient tendre à être monoréférentiels. Mais le réemploi
permanent des mêmes termes durant une longue période a pour conséquence que
l’ensemble de [sic] configurations théoriques d’où ils tirent leur
référence se modifie, plus ou moins rapidement, de telle sorte que les
concepts ou les notions qu’ils désignent varient sensiblement au cours de l’histoire." Cette
'instabilité historique' tient également au fait que la linguistique s'est
constituée au début comme science travaillant sur les langues classiques, et
ce n'est qu'ultérieurement qu'elle a commencé à s'occuper aussi des langues
'vulgaires'. Ces dernières années, les études consacrées au rôle de la métaphore dans la communication spécialisée se sont sensiblement multipliées (cf., p.ex., Schmitt 1988, Kupsch-Losereit 1987, Ickler 1993, Gil/Schmitt 1998). La plupart des travaux soulignent la valeur heuristique de la métaphore qui aide à (faire) comprendre des phénomènes scientifiques, éloignés généralement de la vie quotidienne, en les rapprochant de l'horizon du récepteur. Mais est-ce vraiment la seule fonction de la métaphore? Afin de répondre à cette question, il est utile de préciser d'abord la fonction de la terminologie en général. En
partant de la conception de Rey (1977: V-18s.), selon laquelle toute
terminologie répond aux trois besoins de construire, de contrôler et de
communiquer les connaissances
[2]
, je proposerais de caractériser la fonction fondamentale de la
terminologie (linguistique) comme 'dénominative':
elle permet de communiquer ou discuter sur un sujet déterminé, la langue. Or
il ne s'agit pas de pure dénomination. Tout acte de pensée et de
connaissance se situe dans un cadre historique spécifique et le plus souvent,
la terminologie comporte un élément de tradition. C'est pourquoi une
terminologie ne peut pas être considérée comme purement 'arbitraire' ou 'conventionnelle'
(Leduc-Adine 1980: 13)
[3]
. Les stratégies de dénomination ne sont jamais 'innocentes', elles
renvoient toujours à des concepts sous-jacents. L’utilisation de telle ou
telle expression est liée à une sorte d’évaluation: on accepte la
tradition terminologique et/ou le concept sous-jacent à un terme, ou bien on
les rejette, ce qui a pour conséquence l’utilisation ou même l’élaboration
d’un métalangage différent
[4]
. Il est évident que le choix d'un système métalinguistique ne nous
renseigne pas seulement sur l'objet traité, sinon aussi sur celui qui
l'utilise. Les métaphores se montrent dans ce contexte particulièrement
révélatrices (Schmidt 1989: 204). À côté de la fonction dénominative,
nous pouvons donc distinguer la fonction 'évaluative'.
Finalement, c'est aussi à travers un système terminologique que l'on
s'approche d'un objet. Le métalangage constitue donc, si j'ose dire,
l'outillage du procès de la réflexion scientifique, il marque les limites à
l'intérieur desquelles le procès de connaissance se produit généralement.
Sortir de ce terrain terminologique connu est sans doute lié à un effort
cognitif élevé, bien que cela reste néanmoins possible - en élaborant une
nouvelle conceptualisation linguistique des phénomènes. Par conséquent, et
en allant encore plus loin, on est amené à supposer qu'une terminologie peut
influer sur la 'production' des connaissances, elle peut jouer le rôle
d''obstacle' aussi bien que de 'soutien'. Cet aspect du fonctionnement de la
terminologie est ici appelé 'méthodologique'. Si
nous revenons maintenant à la question posée au début de ce chapitre, nous
voyons que les trois aspects fonctionnels discutés de la terminologie nous
aident à préciser le rôle de la métaphore dans les systèmes
terminologiques. Les réponses possibles sont multiples, par exemple: un
auteur se sert de telle ou telle expression, parce qu'elle lui convient pour
exprimer des idées explicites et des jugements de valeur implicites. Il se
sert d'un système terminologique parce qu'il n'en connaît peut-être pas
d'autre, parce qu'il ne voit pas d'autre moyen pour exprimer ses pensées. Il
se sert d'une tradition d'expressions sans y prêter d'importance, sans se
rendre compte de l'influence qu'elle peut avoir sur sa connaissance (sur le
rôle de l'inconscient cf. aussi n.5), pour ne citer que quelques posibilités.
Ce qui est certain, c'est que toute métaphore véhicule des images
différentes de la langue et du procès de la communication. Avant d'en
discuter des exemples concrets, voyons rapidement comment fonctionne le
procès métaphorique.
2. La métaphore d'un point de vue cognitif et fonctionnel Pour
décrire les aspects pragmatiques de la métaphore, le modèle substitutif se
révèle évidemment trop simplifiant, car il n'est pas apte à tenir compte
du caractère dynamique de la communication. Il semble donc plus convenable de
partir du modèle dit 'interactionnel', élaboré, parmi d'autres, par M.
Black (1955). Black conçoit le procès métaphorique comme une 'projection'
d'un 'sujet principal' [principal subject] sur un 'sujet subsidiaire' [subsidiary
subject] (1955: 286-288). Dans cette projection, on attribue les qualités de
l'objet A à l'objet B, ou, plus généralement, on établit une relation
entre deux domaines en appliquant des qualités choisies de l'un à l'autre.
Lakoff/Johnson (1980: 5) utilisent une formulation plus pertinente: "The
essence of metaphor is understanding and experiencing one kind of thing in
terms of another", c'est-à-dire, le principe métaphorique consiste en
une 'superposition' de deux expériences. Nous utilisons des concepts
métaphoriques pour structurer partiellement une expérience dans les termes
d'une autre: "[...] most of our normal conceptual system is
metaphorically structured; that is, most concepts are partially understood in
terms of other concepts" (1980: 56). Par
cette structuration d'un domaine A à travers un domaine B, on réussit à
créer, puis à perpétuer une
certaine image du premier domaine. De ce point de vue, les métaphores dites 'lexicalisées'
[5]
, qui semblent parfois occuper une place à part, méritent d'être
remarquées: étant donné qu'elles constituent une partie 'traditionnelle' de
notre fonds lexical, elles peuvent véhiculer des valeurs et des connotations
sans que nous nous en apercevions. Il s'agit, semble-t-il, de 'modèles
schématiques' que nous utilisons sans y réfléchir et qui précisément à
cause de leur forme 'pétrifiée' peuvent avoir un impact énorme (Pielenz
1993: 115). Comment
la 'structuration métaphorique' fonctionne-t-elle exactement? Elle se laisse
décrire à l'aide de deux paramètres, à savoir la sélection et la prédication
(Polzin 1998: 240s.). On peut observer que la projection ne s'étend pas à
toutes les qualités d'un objet donné; elle concerne toujours des qualités
sélectionnées. Ces qualités sélectionnées se voient ensuite attribuées
à l'objet B, elles constituent le noyau d'une structure prédicative. Pielenz
(1993: 100-104) utilise dans ce contexte la métaphore d'un filtre:
selon lui, les métaphores sont des 'filtres conceptuels' qui contribuent à
faire ressortir plus vivement certains aspects de l'objet caractérisé
métaphoriquement et qui en suppriment d'autres. Elles produisent donc des
effets focalisateurs et idéologiques, en présentant les objets
caractérisés dans une lumière déterminée. Cette
perspective spécifique devient d'autant plus évidente si l'on se rend compte
que, selon Brünner (1987: 100), les métaphores concernant un objet donné
apparaissent rarement sous forme isolée. Très souvent, elles ont tendance à
s'organiser dans des complexes. C'est ainsi que l'on peut parler de 'champs
métaphoriques'
[6]
, c'est-à-dire d'ensembles cohérents dont les éléments constitutifs
entretiennent des relations multiples. Si l'on admet que le principe
métaphorique constitue un modèle de base à l'aide duquel nous structurons
la réalité (Burkhardt 1987: 42s.), ces champs forment une partie intégrante
de notre vocabulaire. Il s'agit donc d'une partie essentielle de notre 'activité
linguistique', et nous nous en servons plus ou moins inconsciemment dans la
communication. Cette
définition fonctionnelle de la métaphore esquissée, procédons maintenant
à l'analyse de notre corpus.
3. Aspects choisis de la structuration métaphorique du vocabulaire
linguistique Le
principe métaphorique décrit précédemment, principe fondamental de la
communication humaine, fonctionne également dans la communication
spécialisée. Pielenz (1993: 76) parle à cet égard de "theoriekreative
Metaphern" pour souligner la force constitutive de certaines métaphores
dans la genèse des théories scientifiques. De ce point de vue
épistémologique, elles peuvent 'fonctionner comme des instruments cognitifs
et ouvrir pour celui qui les emploie des perspectives nouvelles sur un domaine'
[7]
["als kognitive Instrumente fungieren können, mit deren Hilfe
derjenige, welcher sie gebraucht, zu neuartigen Ansichten eines
Referenzbereichs gelangen kann"] (Black 1977/1983: 409), elles peuvent,
en d'autres termes, comporter une 'valeur heuristique' ["einen
heuristischen Wert"] (Homberger: 1994: 35). Mais
la force des métaphores s'étend bien au-delà de la création. Comme le
remarque Geisinger (1992: 47), 'les métaphores constitutives d'une théorie scientifique visent à la
durabilité, elles sont créées avec l'intention de s'implanter dans toutes
les têtes et tous les textes des chercheurs' ["theoriekonstitutive
Metaphern sind auf Dauerhaftigkeit angelegt und werden mit der Absicht in die
Welt gesetzt, sich möglichst in allen Köpfen und Texten der Wissenschaftler
einzunisten"] Les
métaphores d'une théorie scientifique comportent donc aussi un certain
élément de stabilité et de pérennité. Traitons,
à titre d'exemple, la terminologie linguistique française de la Renaissance.
3.1. Les grammairiens du XVIe siècle et leurs différentes
conceptualisations de la langue française Le
XVIe siècle s'avère particulièrement intéressant pour notre
question. Nous savons que c'est le siècle pendant lequel le français
commence à s'établir de plus en plus dans des domaines jusque-là dominés
par le latin, langue traditionnelle de la science. En outre, s'exprimer sur la
langue avait signifié pendant des siècles s'exprimer en latin sur
le latin. Les premiers grammairiens se sont donc vus devant la tâche
d'aborder un sujet nouveau - la langue française - en utilisant un 'outillage'
inaccoutumé: leur langue maternelle. Dans
les textes, on observe un choix de concepts sous-jacents au métalangage, ce
qui montre une certaine indépendance des auteurs face à la tradition latine
[8]
. Le concept le plus connu est sans doute celui qui rapproche la langue
d'une plante, concept exploité volontiers par Ronsard et du Bellay. La
célèbre théorie ronsardienne de la dérivation n'en est qu'un exemple: "[...] si les vieux mots abolis par l'usage ont laissé quelque
rejetton, comme les branches des arbres couppez se rajeunissent de nouveaux
drageons, tu le pourras provigner, amender & cultiver, afin qu'il se
repeuple de nouveau." (Ronsard 1587/1950: 349) Dans
l'Art Poétique se trouve exprimée la même idée, Ronsard utilise le
même champ métaphorique: "[...] jusqu'à ce qu’ilz [les vieux motz] ayent faict renaistre en
leur place, comme une vieille souche, un rejetton, & lors tu te serviras
du rejetton & non de la souche, laquelle faict aller toute sa substance à
son petit enfant, pour le faire croistre & finablement l'establir en son
lieu. De tous vocables, quelz qu'ilz soyent, en usage ou hors d’usage, s'il
reste encore quelque partie d'eux soit en nom, verbe, adverbe, ou participe,
tu le pourras par bonne & certaine analogie faire croistre &
multiplier. [...]" (Ronsard 1565/1949: 33s.) Une
conceptualisation pareille se manifeste dans les textes de du Bellay. Selon
cet auteur, la langue française "n'a pas encore fleuri", elle n'a
pas "apporté tout le fruit qu'elle pourrait bien produire"
[9]
, et cela parce que "ceux qui l'ont eue en garde" ne l'ont pas
assez "cultivée", c'est-à-dire qu'ils ne l'ont pas "arrosée"
et "taillée", et qu'ils n'ont pas fait attention à ce que les
"ronces" et les "épines" ne lui fassent pas d'ombre (Du
Bellay 1549/1903: 8s.). Il est évident que dans ces textes deux idées
prédominent: la langue n'est pas quelque chose d'immuable et fixe, elle est
en revanche susceptible d'évolution, et c'est l'homme qui en est responsable,
c'est lui qui doit s'occuper de la soigner et cultiver. Sinon, il ne pourra
pas profiter de ses capacités, car s'il ne la soigne pas suffisamment, elle
est menacée par le 'déclin' (ibid.). Ce
concept de l'activité humaine se voit exprimé également sous d'autres
formes. Ainsi, c'est le champ d'expressions de l'homme-artisan que l'on trouve
assez fréquemment dans les traités grammaticaux de l'époque: il 'forge' des
mots nouveaux (Estienne 1579/1972: 121, 126, passim; Meigret 1550/1980: 69) ou
s'occupe du 'bâtiment' d'unités plus grandes (De la Ramée 1572/1972: 2,
125; Meigret 1550/1980: 140, passim). Ajoutons que les champs métaphoriques
ne sont pas toujours délimités clairement. Ainsi, on trouve aussi des
formulations telles que, par exemple, 'le langage forge des vocables' (Estienne
1579/1972: 118) ou 'le langage [...] est un bâtiment de vocables ou paroles
ordonnées [...]' (Meigret 1550/1980: 21)
[10]
qui laissent reconnaître une perspective anthropomorphique, c'est-à-dire
une projection d'activités humaines (ou de leurs résultats, ou encore de
propriétés humaines) sur la langue. On ne devrait donc pas s'imaginer que
les différentes conceptualisations soient aptes à structurer définitivement
un domaine donné, que chacune apporte une contribution bien délimitée à la
structuration de ce domaine. Elles entretiennent, comme l'ont montré les
exemples, des relations complexes et peuvent même se croiser. Toute
cette conceptualisation - la langue comme un organisme évolutif, l'homme
chargé de l'organisation et de la surveillance de l'évolution - doit être
interprétée en tenant compte du modèle latin auquel elle s'oppose. Le
modèle latin ne comporte aucune similarité avec le modèle esquissé. Il ne
prévoit pas d'activité de l'homme envers sa langue, la possibilité d'une
évolution de celle-ci est, pour ainsi dire, hors de son horizon. Tout cela
est déjà exclu par la terminologie même. Cette perspective plutôt statique
et formaliste correspond à l'attitude que l'on a montrée pendant longtemps
envers la langue latine: on n'a ni discuté sur les changements qu'elle a
subis, ni ressenti le besoin de participer à son évolution - on ne l'a pas
considérée comme évolutive. Elle n'était qu'un moyen de traiter des sujets
scientifiques. En revanche, la langue vernaculaire, découverte par les
auteurs du XVIe siècle, est présentée comme étant 'à la
portée' de l'homme. Nous voyons clairement, malgré le nombre nécessairement
limité des exemples choisis, que l'image de la langue véhiculée est une
image complètement différente.
3.2. La langue comme un organisme: une conceptualisation courante au XIXe
siècle La
conception selon laquelle la langue est une matière vivante est également
une conception caractéristique du XIXe siècle. C'est ainsi que
Schleicher (1862, I: 3) constate que 'la
vie de la langue, appelée d'habitude l'histoire de la langue, se divise en
deux grandes parties: 1) Le développement de la langue [...]. Toutes les
langues évoluées proviennent d'états moins évolués [...]. 2) Le déclin
de la langue ...' ["das leben
der sprache, gewöhnlich geschichte der sprache genannt, zerfällt in
zwei hauptabschnitte: 1) entwickelung der
sprache [...]. Alle höheren sprachformen sind auß einfacheren hervor
gegangen [...]. 2) verfall der sprache
in laut und form [...]"]. Remarquons
qu'à l'aide de cette métaphore, les langues sont présentées comme des
organismes naturels qui existent indépendamment de la volonté de l'homme.
Leur vie ressemble à la vie humaine: il y a une phase d'ascendance et une
phase de 'dégénération', une sorte d'évolution suivant les règles
biologiques
[11]
. Ce qui frappe, c'est qu'à la différence de l'image caractéristique du
XVIe siècle, les langues ont une existence indépendante de
l'homme, elles n'ont besoin d'être ni soignées ni cultivées. Nous voyons
donc comment une même métaphore peut servir à focaliser des aspects tout à
fait différents. Comme
chacun le sait, la métaphore de l'organisme est aussi une manière
d'expression préférée de Wilhelm von Humboldt, ses écrits en sont
parsemés. Mais si l'on observe les passages respectifs, il devient évident
que chez Humboldt, ce sont encore d'autres aspects qui sont mis en lumière à
travers cette métaphore. Quand il parle, par exemple, de la nécessité 'd'examiner
les langues dans leur organisme' ["die Sprache in ihrem Organismus
untersuchen"] (1820/1972:9), il semble qu'il pense plutôt à la langue
en tant que - pour le dire de façon moderne - système 'où tout se tient'.
C'est ce qu'il affirme explicitement quelques lignes plus bas: 'il n'existe
pas d'élément isolé dans la langue, chaque élément n'existe que comme
partie d'un tout' ["Es giebt nichts Einzelnes in der Sprache, jedes ihrer
Elemente kündigt sich nur als Theil eines Ganzen an"] (1820/1972: 10).
L'hypothèse selon laquelle Humboldt utilise la métaphore de l'organisme
plutôt pour préciser ses réflexions sur la 'forme innée' - j'essaie
d'éviter l'expression 'nature' - de la langue se voit confirmée par d'autres
passages. Traitant la relation entre langue et nation, il déclare par exemple: '...
l'organisme de toutes les langues est un organisme commun, et la diversité et
même le contraste doivent être situés dans cette identité générale'
["Die
Verschiedenheit des Baues wird, auch wo sie schon wesentlich genug ist,
dennoch leicht nicht hinreichend erkannt und gewürdigt, solange man sich mit
wenigen, und nicht ganz voneinander abweichenden Sprachen beschäftigt. Denn
der Organismus aller Sprachen ist doch wieder ein gemeinsamer, und die
Verschiedenheit und selbst der Gegensatz dürfen nur innerhalb dieser
allgemeinen Identitaet genommen werden."] (1827-1829/1972: 156)
[12]
Ce
sont donc, semble-t-il, les idées de la 'structure' d'un système
linguistique et ses rapports complexes avec l'esprit et la pensée humaine qui
sont au centre du concept humboldtien d'organisme
[13]
. Ce dernier point, à savoir la dimension anthropomorphique, est une
dimension à laquelle Humboldt accorde évidemment beaucoup d'importance, ce
qui ressort avant tout de sa fameuse distinction entre ergon et energeia,
ainsi que de citations comme 'le travail de l'esprit éternellement répété'
["die sich ewig wiederholende Arbeit des Geistes"], 'l'essence
vivante de la langue' ["die lebendige Wesenheit der Sprache"], cette
dernière étant opposée à: '«Briser» (la langue) dans des mots et des
règles n'est qu'une œuvre sans âme et fragmentée du travail scientifique'
["Das Zerschlagen in Wörter und Regeln ist nur ein todtes Machwerk
wissenschaftlicher Zergliederung"] (1830-1835/1972: 418s.). Bien
que je n'aie pas pu entrer dans les détails, j'espère avoir montré que la
conceptualisation de la langue comme une matière vivante et comme un
organisme, conceptualisation courante au XIXe siècle, se
caractérise par d'autres perspectives sur la langue que celle du XVIe
siècle. S'il est vrai qu'il existe des points de contact, ou même une base
commune entre les modèles, il est, d'autre part, évident que les métaphores
servent à focaliser dans chacun des cas d'autres aspects du système
linguistique, traité métaphoriquement.
3.3. Résultats L'image
de la langue comme quelque chose de vivant et d'évolutif représente
évidemment un modèle assez répandu pour traiter des sujets linguistiques
[14]
. À titre d'illustration, on peut citer encore, parmi d'autres, le début
de l'introduction de Darmesteter (1943: 3), qui souligne que "[...] les langues sont des organismes vivants dont la vie, pour être
d'ordre purement intellectuel, n'en est pas moins réelle et peut se comparer
à celle des organismes du règne végétal ou du règne animal."
[15]
Ce
champ métaphorique que je n'ai pu traiter qu'à grands traits à l'aide
d'exemples choisis constitue, à sa part, la base d'autres champs qui se
voient utilisés pour exprimer d'autres intentions communicatives. C'est ainsi
que dans des textes qui appartiennent au discours normatif, on observe que
c'est exactement de l'idée qui rapproche la langue d'un organisme vivant
qu'il tire sa légitimation. Thérive (1956), par exemple, est d'avis que le
français souffre de plusieurs maladies, et c'est pour cela qu'il a intitulé
son livre Clinique du langage
[16]
. Prenons un autre exemple: dans un texte diffusé par l'internet de Thierry
Priestley, administrateur d'Avenir de la langue française et
président de Droit de comprendre, on apprend que "les langues
sont mortelles comme les civilisations", on est renseigné sur "le
déclin de notre langue" [le français]
qui "continue de perdre [...] ses derniers privilèges historiques"
(Priestley 1998)
[17]
. Il est également intéressant de lire dans ce contexte une étude de
Boulanger dans laquelle il affirme que "la langue est un édifice fragile dont l'instabilité force les hommes
à en surveiller la croissance, à la nourrir avant tout avec des éléments
sains dont on repère les germes dans le fonds constitué depuis des temps
séculaires, puis à lui procurer des nourritures plus exotiques grâce aux
emprunts lorsque cela s'avère nécessaire et justifié." (1990: 234s.) On
remarque des éléments connus qui ont été discutés dans le contexte du XVIe
siècle: l'homme qui est responsable de l'évolution de sa langue, qui doit la
soigner et cultiver afin qu'elle ne s'abîme pas
[18]
. Il
faut pourtant ajouter que l'on trouve aussi des concepts tout à fait
différents. Chaque théorie semble avoir recours à d'autres domaines-sources
pour exprimer ses idées centrales. Ainsi, on peut, par exemple, distinguer le
domaine-source de la chimie exploité par le structuralisme (analyse,
synthèse, les différents éléments d'un tout, etc.
[19]
) ou celui des mathématiques dans la théorie de la grammaire générative
(Pielenz 1993: 78-80; cf. aussi Brünner 1987: 112 qui donne encore d'autres
exemples, parmi lesquels 'la communication ressemble à un procès
économico-bureaucratique'
[20]
ou 'la communication fonctionne comme une machine'
[21]
).
4.
Conclusions et perspectives Les
métaphores sont, nous l'avons vu, bien plus que des ornements. Ce sont des
instruments indispensables dans la communication, nécessaires à développer
et présenter des pensées. Ces qualités justifient, voire même rendent
nécessaire leur intégration dans le domaine des langues de spécialité.
Certes, il ne faut pas oublier que les métaphores sont aussi des 'habitudes
d'illustration et de réflexion' ["Bild- und Denkgewohnheiten"],
comme l'exprime Schmidt (1992: 204), étant liées au cadre culturel du moment
(Homberger 1994: 46). Cela ne signifie pourtant pas que l'on puisse s'abstenir
de les analyser - au contraire: si l'on se rend compte jusqu'à quelle mesure
la terminologie peut avoir une influence sur le procès de connaissance, on ne
saurait nier l'importance de l'intégrer et de comprendre ainsi mieux une
théorie ou un mouvement linguistique. Nous avons l'habitude de porter notre
principal intérêt vers le contenu d'une théorie linguistique donnée, en
négligeant la manière dont elle est présentée. Toutefois, celle-ci est
également importante, et à la 'pragmatisation' de l'histoire de la langue,
revendiquée, parmi d'autres, par v. Polenz (1980) devrait se joindre une 'pragmatisation'
de l'analyse de la terminologie linguistique
[22]
qui tient compte de la force épistémologique de la métaphore. C'est dans
le même sens que va la proposition de Bourquin (1980: 47) qui évoque "[...] le besoin d'un dictionnaire de linguistique dont les termes ou
plutôt les concepts seraient datés et suivis au cours de leur histoire, non
par un vain souci de précision chronologique, mais parce que seule cette
histoire permet de les réinsérer dans les configurations épistémologiques
et idéologiques qui confèrent à chacun d'eux, à chaque époque, sa valeur
singulière." Une
telle documentation pourrait aussi retenir les origines d'un champ
métaphorique et retracer les modes d''emprunt', de sorte qu'il serait plus
facile de délimiter sa diffusion géographique. Il serait ainsi possible de
constater jusqu'à quel point il existe, entre les langues romanes comme
entre, par exemple, le français et l'allemand des convergences ou des
divergences quant à l'emploi de champs métaphoriques déterminés. À la
base de mes résultats, des divergences profondes entre des langues 'voisines'
comme le français et l'allemand ne semblent pas vraisemblables, ce que
confirme aussi l'étude de Schmidt (1989), qui porte sur des textes
linguistiques allemands du XIXe siècle. Cependant, des
convergences sur le plan des images utilisées n'empêchent pas qu'il y ait
des divergences dans les détails. Dresser l'inventaire des champs
métaphoriques serait donc un travail prometteur. La
pérennité de métaphores, le fait qu'elles appartiennent souvent à des
traditions scientifiques qui se transmettent d'une époque à l'autre doit
être interprétée en rapport avec les trois fonctions définies de la
terminologie (cf. supra, 1). Ce faisant, il faudrait admettre que la
terminologie constitue non seulement une tradition de dénomination, mais
aussi une tradition d'évaluation ainsi qu' une tradition épistémologique.
Les différentes théories ou écoles se distingueraient alors - sur le plan
terminologique - par leurs conceptualisations respectives qu'elles impliquent,
par leurs perspectives individuelles sur la langue
[23]
. Cependant, le point de départ reste toujours le même: la langue semble
un phénomène si singulier qu'elle ne peut être 'pensée' autrement qu'à
l'aide de métaphores (Ivo 1987: 118). Outre
ces tentatives de conclusion, les résultats de la présente étude peuvent
servir à formuler de façon plus claire les questions qui demeurent.
L'histoire de la linguistique est-elle, comme l'affirme Winograd (1983),
l'histoire des différents systèmes ou champs métaphoriques qui se
succèdent? Ou faut-il plutôt adhérer à l'hypothèse formulée par Ivo
(1987: 96, 118), selon laquelle la réflexion sur la langue dans la
linguistique et la philosophie se passe dans un cadre relativement étroit,
marqué par un nombre limité de métaphores qui sont toujours reprises?
Malheureusement, Ivo ne donne pas d'exemples pour soutenir son hypothèse,
mais les résultats dégagés précédemment montrent qu'il existe au moins
des modèles très répandus. Afin de pouvoir répondre définitivement à
cette question, il faudrait pourtant relire attentivement beaucoup de textes
et analyser un corpus plus étendu.
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[1]
La (possible) différence entre 'métalangage' et 'terminologie' n'est pas
discutée dans cette contribution; cf. par exemple Leduc-Adine (1980: 10s.).
Tous deux sont conçus au sens large comme 'système d’expressions servant
à parler de la langue'. C'est pour cela que je parle aussi de 'vocabulaire'.
[2]
Leduc-Adine (1980: 23) parle des trois fonctions scientifique, théorique
et sociale.
[3]
Leduc-Adine (1980) utilise aussi le concept de 'neutralité' (ibid.).
[4]
Il convient de signaler toutefois que le choix d'une terminologie n'est pas
toujours conscient. Souvent, l'utilisation de cet 'outillage' se fera
inconsciemment et fait partie des habitudes auxquelles le chercheur se
trouve assujetti. Il en est de même pour l'utilisation des métaphores
lexicalisées; cf. 2.
[5]
Différenciation établie par rapport aux métaphores 'créatives'; cf.,
p.ex., Ickler (1993: 96).
[6]
Brünner (1987: 100, passim) utilise l'expression 'Metaphernsystem'. En
revanche, la traduction française par 'champ métaphorique' (au lieu de 'système')
nous paraît plus adéquate.
[7]
Les traductions des citations allemandes ne visent qu'à reproduire le sens.
[8]
Il est cependant indiscutable que la tradition latine reste toujours
perceptible dans les textes des auteurs du XVIe siècle. Les
termes traditionnels nom, verbe, participe, adjectif, par exemple,
semblent être plus ou moins omniprésents. On peut donc adhérer à la
thèse de Bahner, qui souligne (métaphoriquement) que "[...] le latin
représente le moule d’après lequel les phénomènes des idiomes modernes
sont décrits et classifiés [...]" (1975: 213).
[9]
J'ai modernisé l'orthographe de du Bellay et de Meigret dans les citations.
[10]
L'influence de Priscien qui est évidente dans cette définition ne sera
pas discutée ici; cf.: "Oratio est ordinatio dictionum congrua,
[...]" (éd. Keil, II, 53). - Dans une analyse plus détaillée, on
devrait aussi aborder la question des acceptions diverses que peut avoir,
par exemple, l'expression 'bâtiment' chez un même auteur ainsi que chez
différents auteurs.
[11]
Nous savons que Schleicher s'est occupé également de la théorie
darwinienne (Homberger 1994: 40s.)
[12]
Cf. aussi (1827-1829/1972: 180): "Es handelt sich hier um das Wesen des
Sprachbaus, ja unläugbar um den ganzen Organismus der Sprache."
[13]
Ivo (1987: 107) parle de quatre dimensions, à savoir 'l'intéllectualité',
la 'sociabilité' ["Sozietät"], la 'référence au monde'
["Weltbezug"] et 'l'histoire'.
[14]
On est tenté de voir ici confirmée la position de Lakoff/Johnson.
D'après ces auteurs, l'homme, pour 'saisir' des phénomènes non 'saisissables'
autrement, recourt toujours à des principes fondamentaux qui déterminent
sa propre constitution, par exemple la spatialité (1980: 34; cf. aussi
Burkhardt 1987: 52).
[15]
Le titre de l'ouvrage (La vie des mots) est déjà significatif.
[16]
Gilliéron (p.ex. 1921) utilise également le champ métaphorique de la
médecine. Il faut cependant constater qu'il ne le fait pas pour justifier
des activités régulatrices de l'homme. Nous avons donc, malgré une même
conceptualisation, des perspectives différentes sur la langue.
[17]
Dans le cadre de cette contribution, je ne peux pas discuter le champ
métaphorique du domaine militaire, fréquemment utilisé dans les textes de
ce genre, par exemple le front, le combat, etc.
[18]
Remarquons aussi l'accumulation de métaphores provenant de différents
champs.
[19]
Cf. aussi la terminologie de Tesnière (21976).
[20]
Par exemple 'on échange des positions' (comme dans une négociation), 'l'organisation
du discours'.
[21]
Par exemple 'donner un signal/des signaux', 'programme', 'système'.
[22]
Ainsi que, bien sûr, de la communication spécialisée en général.
[23]
Ou, plus généralement, sur un objet ou un domaine donné.
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ISSN 1618-2006 (für das Journal) zuletzt bearbeitet am 20.12.11 |